
Laure Winants
Un intérêt prononcé pour ce qui lie arts et sciences semble aujourd’hui marquer le paysage de la photographie expérimentale. À l’occasion de la 7ème édition du Salon A ppr oc he, dédié à ses multiples formes, l’une des représentantes notoires de cette mouvance dévoilait le résultat d’une exploration photographique au-delà du cercle polaire.
Lauréate 2021 de la Résidence 1+2, Laure Winants nous emmène effectivement avec Words From a Tongue We Are Losing, 2023, dans l’Arctique à bord d’un brise-glace et en compagnie d’une équipe internationale de recherche. L’artiste belge de 32 ans y prolonge son approche singulière, marquée par une forte appétence pour les sciences, les divers mésusages de la photographie et leurs capacités révélatrices de ce qui reste souvent invisible aux yeux occidentaux. Pour l’occasion, elle installe durant 4 mois son laboratoire au beau milieu de la banquise afin d’en étudier, par le spectre du sensible, les évolutions et, de même, sonder les limites des deux approches qui nourrissent sa pratique.
C’est sur les traces d’un certain Claude Lorius qu’elle développe une attention et une écoute inédites face à ce que la Terre raconte d’elle-même. La découverte de celui-ci, en 1965, de bulles s’échappant d’un morceau de carotte glaciaire dans son whisky permit de comprendre que les étendues gelées autour du globe emprisonnent, depuis des millions d’années, les particules de l’atmosphère et se forment différemment en fonction de ses variations de température. Leur étude permet depuis bientôt 80 ans de mieux appréhender l’histoire de notre climat et d’en comprendre les fluctuations depuis trente millions d’années. Mais là où les scientifiques y voient une source précieuse d’informations, Laure Winants y décèle un potentiel sensoriel et symbolique extraordinaire. Révélant, de fait, la vision profondément anthropocentrée qu’extirpe de ce territoire et l’histoire du climat notre approche rationnelle et extractiviste.
En réponse, et écho aux travaux de Donna Haraway, Anna Tsing, Baptiste Morizot ou encore Isabelle Stengers, l’artiste ouvre le spectre sensible de ses outils photographiques aux innombrables récits portés, dans des langues oubliées, par les glaces et roches de ces terres. Elle retourne ainsi les narrations occidentales classiques, proposant une nouvelle cosmogonie, donnant corps à une conception du monde plus inclusive, consciente et respectueuse des innombrables « manières d’être vivant ».
Dans une première série d’expérimentations, Arctic’s light, la lumière, essentielle aux protocoles scientifiques et photographiques mais également au centre de nombreuses problématiques environnementales dans cette région, devient donc le point de départ des explorations de Laure Winants. Inspirée par le principe de la spectrophotométrie – permettant d’étudier la composition d’une substance par l’analyse de son absorption de la lumière, elle en détourne l’usage afin de plonger par un angle inédit au cœur des échantillons de glace, primordiaux aux études conduites en Arctique. La photographe en révèle ici la signature unique en remplaçant sur l’agrandisseur de son laboratoire polaire l’habituel négatif par une fine lamelle directement extraite d’un glacier, de la banquise ou encore du permafrost. Enregistrée et figée sur un support photosensible, les diffractions ainsi causées se posent en délicats témoignages de la fragilité de ces milieux face aux aléas climatiques. Les abstractions colorées que présente l’artiste nous invitent à déchiffrer, et peut-être à apprendre, ce que ces « langues de glaces » murmurent et nous apprennent de notre histoire commune.
Dans un second chapitre de son expérimentation in situ, Laure Winants s’intéresse à l’énergie pure que porte la lumière par l’interrogation d’un autre pilier de la photographie : sa matérialité. Pour la série Time Capsule, elle laisse fondre en plein soleil des fragments de glace sur diverses surfaces photosensibles. Détournant l’usage du support premier en photographie argentique : la gélatine, et sa propriété principale : sa stabilité, elle fait ainsi migrer tout ce que contiennent les échantillons vers ses plaques de verre et plans films. Lors de la fonte des échantillons, les nanostructures figées dans la glace viennent de fait s’assembler aux molécules d’argent, donnant naissance de manière aléatoire à de nouveaux motifs aux reflets irisés. Dévoilés, les trésors cachés du pôle Nord nous apparaissent dans des compositions faites d’interactions moléculaires dont les miroitements renvoient tant aux jeux de lumière qui font respirer la glace qu’aux images de la banquise vue du ciel. L’artiste détourne ainsi les principes de base de la photographie et révèle le contenu de ses carottes sans autre action de la lumière que sa chaleur, acceptant ici la perte de contrôle, le hasard et la dissolution de l’image qui en découlent. Ces « capsules temporelles » rappellent que chaque pièce porte le témoignage d’un moment géologique révolu et bien précis. Se plonger dans ces abstractions chimiques protégées par leurs caissons d’acier revient à observer une photographie, libérée de son rôle de copie fidèle, de ce qu’a pu être notre atmosphère dans les 30 derniers millions d’années.
Laure Winants ouvre ici un lien unique entre différents espaces et temporalités, joignant les glaces de l’Arctique aux lieux d’exposition, le passé de la terre à notre présent, la conception froide et stérile que nous avons développé de nos environnements à une perception plus animiste, sensible et vaste de ceux-ci. Elle nous invite ainsi avec Words From a Tongue We Are Losing à écouter, observer, sentir les riches lexiques que font fleurir la multitude d’Autres qui nous entoure : humains, non-humains, vivants et non-vivants. Elle avertit cependant également quant aux effets destructeurs, symboliques comme physiques, de l’extractivisme capitaliste. La banquise prend en effet dans ce tableau un rôle de porteuse aussi délicate qu’essentielle de l’histoire de la Terre, de ses évolutions, et d’une échelle de temps à laquelle nous n’avons pas accès. En décalant ainsi le regard, elle introduit la nécessité de revoir notre place au sein de l’écosystème Terre, d’en repenser les conditions afin de placer la « respons(h)abilité » et l’interdépendance au centre de nos priorités.
